LES FICHES D'EXPÉRIENCE

de R&T

N° 11  / Mai 2016

Entre novembre 2014 et juin 2015, une vingtaine d’élèves du lycée Monnerville, situé dans le quartier en contrat de ville Terre Rouge, à Cahors, ont « séché » leurs cours de maths ou d’anglais ! Ils n’ont pas pour autant fait l’école buissonnière. Ils ont participé au projet « Trouver sa voix » basé sur une technique de théâtre originale, le théâtre forum institutionnel.

OÙ SE SITUE L'ACTION ?

FICHE D'IDENTITÉ SYNTHÈTIQUE DE L'ACTION

 FICHE D'EXPÉRIENCE

AU FORMAT PAPIER

(À IMPRIMER)

PARTIE 1  -
CONTEXTE ET GENÈSE DE L'ACTION

Prévenir le décrochage... sur les planches !

​À l’instar de l’ensemble des établissements scolaires, le lycée cadurcien Gaston de Monnerville s’emploie à prévenir le décrochage scolaire de ses élèves. Toutefois, en parallèle des dispositifs de prévention habituels, la direction du lycée a décidé d’expérimenter des ateliers de théâtre forum auprès des « décrocheurs potentiels ».

LUTTER ET SURTOUT PRÉVENIR LE DÉCROCHAGE SCOLAIRE

Au plan national, l’année scolaire 2015-2016 a été marquée par la poursuite du plan d’action interministériel « Tous mobilisés pour vaincre le décrochage scolaire » (présenté en novembre 2014) afin de répondre à l’objectif national de diviser par deux, d’ici 2017, le nombre de décrocheurs.  


Dans les faits, l’École met en œuvre des mesures adaptées pour aider les jeunes déjà sortis du système éducatif, mais aussi et surtout pour prévenir le décrochage. Parmi celles-là, on peut citer, de manière non exhaustive, l’aide personnalisée et les stages de remise à niveau à l’école, l’accompagnement personnalisé en sixième, l’accompagnement éducatif (c’est à dire l’accueil des élèves après les cours pour leur proposer une aide aux devoirs, un renforcement de la pratique des langues vivantes, des activités culturelles, artistiques ou une pratique sportive), le programme personnalisé de réussite éducative (PPRE), des stages de remise à niveau destinés à éviter le redoublement des lycéens qui rencontrent des difficultés ponctuelles ou plus profondes, ou encore les dispositifs relais (classes et ateliers) qui accueillent des élèves (collégiens ou lycéens) entrés dans un processus de rejet de l’institution scolaire. Pour autant, le projet d’établissement, qui prend en compte « cette lutte », peut aussi faire appel à l’innovation pédagogique pour permettre aux élèves en difficulté de retrouver la voie de la réussite. C’est le cas du projet « Trouver sa voix » au lycée Monnerville de Cahors.

POUR EN SAVOIR PLUS SUR LE PLAN D'ACTION INTERMINISTÉRIEL
 

Infographie interactive reprenant l'essentiel des mesures du plan "Tous mobilisés pour vaincre le décrochage scolaire"
 

LE THÉÂTRE FORUM, UNE IDÉE DE LA MLDS

Cette initiative est partie d’une proposition informelle émise par la Mission de lutte contre le décrochage scolaire (MLDS) du Lot. « J’ai moi même utilisé le support théâtral dans d’autres dispositifs de lutte contre le décrochage scolaire  » explique Karine KUGNY, chargée de mission à la MLDS du Lot, à l'initiative de la démarche.

Dans le cas du lycée Monnerville, il s’agissait de proposer (et non d’imposer) des temps de débat, construits autour de la méthode du théâtre forum, à des jeunes repérés par
le Groupe de Prévention du Décrochage Scolaire du lycée comme des élèves en situation de décrochage - en raison de leur retards abusifs, leur manque de travail, leurs difficultés et pour certains leurs absences répétées. «  Des temps durant lesquels ils pouvaient appréhender leur relation à l’école et plus largement leur place au sein de l’institution  » explique Jessica RAYNAL, comédienne-intervenante au sein de l’association Arc-en-ciel Théâtre Midi-Pyrénées.

Au départ, en novembre 2014, ce sont dix élèves qui ont assisté aux ateliers, alors organisés tous les 15 jours pendant 2 heures. Mais très rapidement, les initiateurs du projet ont souhaité élargir le groupe à d’autres élèves - «  tous ceux qui souhaitaient participer étaient les bienvenus » ajoute Stéphanie BÉNAC, CPE du lycée. Dès lors, de dix élèves, le groupe est très vite passé à une vingtaine de jeunes assidus, de différentes classes et de différents niveaux. Par la suite, à la demande des élèves, les ateliers sont même devenus hebdomadaires.
En termes d’organisation du temps scolaire, les ateliers étaient programmés sur des heures d’enseignement. Ainsi, il était convenu, avec l’équipe pédagogique, de dispenser les pratiquants du théâtre forum des cours de maths ou d’histoire. Il en était de même pour les professeurs qui pouvaient bénéficier d’aménagements spéciaux - être remplacés par des collègues par exemple.

« (...) il s’agissait de proposer (et non d’imposer) des temps de débat, construits autour de la méthode du théâtre forum, à des jeunes repérés par le Groupe de Prévention du Décrochage Scolaire* du lycée comme des élèves en situation de décrochage - en raison de leur retards abusifs, leur manque de travail, leurs difficultés et pour certains leurs absences répetées. »
 
Le théâtre (parallèle) des adultes

Le théâtre forum a également été proposé à un groupe d’adultes professionnels de l’établissement (professeurs, proviseur, CPE, infirmière, assistante sociale...). Ces personnes devaient ainsi utiliser la même méthode pour questionner, une à deux fois par trimestre, leurs propres pratiques professionnelles par rapport à la problématique du décrochage scolaire. « C’était un moyen de mieux cerner et mieux aborder le décrochage scolaire, mais aussi un moyen de s’entraider, de se donner des « petits trucs » entre professionnels pour mieux s’y prendre avec les décrocheurs » témoigne Vincent BEDOU, professeur de Lettres au lycée professionnel Monnerville, participant du groupe « adultes ».

Par la suite, il était prévu, à partir du deuxième trimestre, de rassembler les deux groupes (adultes et jeunes) sous la forme d’un forum public : ainsi, sur la base de saynètes jouées, choisies par les groupes respectifs, les participants devaient chercher à comprendre et à résoudre ensemble les situations conflictuelles. « C’est là que les élèves et les professeurs auraient pu échanger, confronter leurs points de vue sur les situations et les façons de les gérer. Hélas, par manque de mobilisation, cet atelier collectif n’aura jamais eu lieu » regrette Stéphanie BÉNAC.

« Au départ, en novembre 2014, ce sont dix élèves qui ont assisté aux ateliers, alors organisés tous les 15 jours pendant 2 heures. (...) de dix élèves, le groupe est très vite passé à une vingtaine d’éléments assidus, issus de différents niveaux. Par la suite, à la demande des élèves, les ateliers sont même devenus hebdomadaires. »
LA DIFFICILE MOBILISATION DU CORPS ENSEIGNANT

Cette action reposait sur l’engagement volontaire des jeunes comme des adultes.

Or, c’est bien le manque de mobilisation qui fera avorter l’expérience dès la fin de la première année, alors qu’elle devait porter sur trois ans. Paradoxalement, cet abandon n’incombe pas aux élèves. Il est venu des professeurs qui, hélas, ont été trop peu nombreux à s’investir dans la démarche. Leurs séances, moins nombreuses que celles des élèves (programmées une à deux fois par trimestre), attiraient entre 10 et 15 personnes. « Ce qui n’est pas loin du nombre idéal » explique Stéphanie BÉNAC.

« Là où le bât blessait, c’était la trop faible part de professeurs dans le groupe.

Tout juste la moitié, et encore ».

Les explications de cette démobilisation sont multiples : mauvaise communication sur la démarche pour les uns, difficulté d’organisation dans une année scolaire chargée en réformes pour d’autres, ou encore crainte de certains professeurs d’être mis en défaut lors des confrontations avec les élèves, ou plus simplement timidité de se mettre en scène... Autant de raisons recevables et réellement dommageables.

 

Des lycéens jouant une saynète

sur la violence à l'école.

Photo Arc-en-Ciel théâtre Ile-de-France

15, rue du Château, 75001 Paris, France

Tel : 01 23 45 67 89

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PARTIE 2  -
L'ACTION EN DÉTAIL

« RACONTE-MOI UNE SÉANCE DE THÉÂTRE FORUM ! »

Construire des saynètes, jouées à partir de situations de la vie quotidienne, et examiner concrètement les alternatives à ces situations par une prise de rôle en personne, telle est la base du théâtre forum qui convoque ses participants à s’impliquer activement dans la réflexion collective. Visite dans les coulisses...

VOUS AVEZ DIT THÉÂTRE FORUM INSTITUTIONNEL !
 

Le théâtre forum est un des outils du théâtre de l’Opprimé, inventé et théorisé par le dramaturge brésilien Augusto BOAL dans les années 1960. Il s’agissait de mettre le théâtre au service du peuple comme un outil de lutte contre l’oppression politique. Arc-en-ciel Théâtre a fait évoluer cette méthode afin de travailler avec les publics et non pour eux. Elle s’est considérablement développée comme moyen de prévention, de revendication, d’intervention, tant dans les secteurs associatifs, que ceux de l’éducation et de la formation, qu’auprès des collectivités territoriales et des institutions gouvernementales.

Dans le cadre scolaire, la méthode du théâtre-forum a déjà fait ses preuves - souvent pour mieux appréhender la problématique de la violence à l’école. Les différents outils d’intervention qu’il propose sont particulièrement appropriés pour libérer la parole des élèves, et/ou des professeurs, autour de problématiques choisies, vécues ou connues.

« Avec cette méthode, nous ne cherchons pas de solution mais nous nous donnons les moyens de nous rencontrer, de confronter nos opinions et de négocier les changements possibles et leurs conséquences » explique Jessica RAYNAL.

Dans les faits, la pratique du
théâtre forum institutionnel est parfois une surprise pour des participants - et notamment les professeurs - habitués à des transmissions en surplomb et préconisantes. Elle peut donc conduire à un sérieux questionnement, car elle met en jeu la personnalité entière et peut heurter les habitudes. Pourtant, à long terme, elle fait régulièrement preuve de son efficacité concernant la modification des comportements et la prise de conscience de l’autonomie de chacun dans sa relation aux autres, aux institutions et à la société.

 

POUR SE FAIRE UNE IDÉE D'UN ATELIER DE THÉÂTRE FORUM
 

Vidéo réalisée sur une action de théâtre forum menée avec La Fabrique des gestes sur le thème de l’isolement social.
 

« (...) Les différents outils d’intervention qu’il propose sont particulièrement appropriés pour libérer la parole des élèves, et/ou des professeurs, autour de problématiques choisies, vécues ou connues. »
LE THÉÂTRE FORUM PRATIQUÉ... À MONNERVILLE
 

La création d’un « rituel » de théâtre-forum au sein d’un groupe - qu’il soit composé d’adultes ou de jeunes - passe par plusieurs étapes.

En premier lieu, pour l’efficacité de ce dispositif, il est nécessaire d’installer un contexte accueillant. C’est pourquoi, dès l’ouverture de l’atelier, une rupture ludique est introduite. Par le biais de jeux, il est question de construire un groupe dont les relations seront basées sur la convivialité, la solidarité et la confiance, et de désinhiber les participants. « Il s’agit tout simplement de jouer ».

Dans un second temps, le groupe est scindé en petits groupes de 3 à 4 personnes, au sein desquels les participants sont invités à échanger sur des situations conflictuelles qu’ils peuvent rencontrer dans leur quotidien scolaire et plus largement social. Au final, les petits groupes choisissent une situation qu’ils jouent ensuite devant le groupe entier (en forum), sous la forme d’une maquette (ou saynète). Concrètement, l’exercice débute par la description succincte de la situation de départ. Par exemple : un jeune annonce à ses amis qu’il veut rentrer dans la marine. Ces derniers se moquent de lui et essaient de l’en disuader. Dès lors les acteurs vont essayer de montrer « Comment Faire Pour... ne pas se laisser décourager par ses amis lorsqu’on a un projet professionnel auquel on tient ? » D’autres fois, la situation jouée fait plus directement référence aux causes du décrochage scolaire : un élève se décide de travailler en classe. Alors qu’il sort ses affaires, son voisin le distrait et l’élève plein de bonnes intentions finit par écouter la musique avec les écouteurs du perturbateur ! Dans ce cas, la question posée au groupe est « comment faire pour... réfléchir en classe ? »

Une fois la saynète achevée, elle donne lieu à un débat avec l’ensemble des participants de l’atelier. Ces derniers peuvent donner leurs points de vue et leurs pistes de transformation. C’est à ce moment qu’ils sont invités, individuellement, à remplacer les protagonistes et/ou les antagonistes de la situation jouée et proposer des alternatives (une manière de faire qui leur convient mieux) aux comportements.

Dans une dernière phase, afin de conclure sur les échanges opérés lors de la séance de forum, le comédien intervenant synthétise, avec l’aide du groupe, les différentes alternatives et conséquences expérimentées. Cette phase permet d’alimenter un diagnostic partagé, véritable croisement des compréhensions individuelles et collectives.

Vos informations ont bien été envoyées !

Le théâtre forum s'applique

à tous les niveaux et tous les âges scolaires.

Photo Académie de Bordeaux

 
PARTIE 3  - 
PREMIERS BILANS ET PERSPECTIVES

LE SUCCÈS D’UNE DÉMARCHE INACHEVÉE !

À première vue, l’arrêt précoce de la démarche, seulement un an après son commencement, pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un échec retentissant. Pourtant, même si les résultats en termes de décrochage scolaire n’ont pu être mesurés, à en croire les acteurs principaux, il n’en est rien. Au final, le bilan de l’action cadurcienne est même plutôt positif.

DE L'ABANDON...
 

Il est indéniable que la faible mobilisation des enseignants pour la démarche est l’une des raisons ayant conduit la direction du lycée Monnerville à abandonner l’expérience dès la fin de la première année. Cependant, de manière sous-jacente, il semble que l’efficience limitée de l’action soit davantage en cause. En d’autres termes, c’est le rapport entre le coût financier de l’action et le nombre d’individus auquel elle s’adressait qui a fait pencher la balance vers la renonciation. En tous les cas, compte tenu de la durée limitée de l’action et de la difficile évaluation de ses conséquences sur le quotidien des élèves, mais aussi celui des professeurs, la qualité de la méthode ne peut pas vraiment être incrimée. D’ailleurs, à écouter les témoignages des différents protagonistes, la satisfaction l’emporte.

« (...) à chaque fois que j’ai participé à l’un des ateliers, j’ai trouvé une très bonne ambiance, et les échanges avec les autres étaient professionnellement très constructifs » - V. BEDOU
... AUX SATISFACTIONS
 

Recueillies dans le cadre des diagnostics partagés des ateliers, les conclusions de certains élèves, et plus exactement l’apprentissage social et/ou la prise de conscience de certains concepts, donnent déjà une idée de l’intérêt réel de la démarche. Pêle-mêle, on peut retenir, « cette expérience m’a appris... que nous pouvions voir certaines situations sous des angles différents », « que nous ne sommes pas tout seul a avoir les mêmes problèmes  », « comment faire pour réagir autrement avec les autres et même avec mes propres parents  », « à m’exprimer correctement et surtout plus facilement », « que les voiles que l’on se crée chacun peuvent tomber sans problème et on s’accepte mieux dans la différence », « comment partager les idées avec les autres », « à envisager plusieurs solutions à un conflit et à ne pas agir sous la colère ». Plus globalement, si certains jeunes avouent avoir été très réticents au début, ils « remercient les mini jeux qui ont réussi à les faire changer ». D’autres vont même plus loin en préconisant que

« cette expérience devrait être proposé dans d’autres lycées », tout en espérant que les ateliers de théâtre forum soient « de nouveau mis en place à Monnerville l’année prochaine ».

Du côté des professeurs, le bilan positif semble partagé : « à chaque fois que j’ai participé à l’un des ateliers, j’ai trouvé une très bonne ambiance, et les échanges avec les autres étaient professionnellement très constructifs » confie Vincent BEDOU.

« J’imagine tout ce que nous aurions pu en retirer si nous avions eu l’occasion d’échanger avec les élèves » conclut-il.